A propos de : « Camille Monet sur son lit de mort » Monet 1879
J’ai découvert récemment ce tableau à l’exposition actuelle : « Monet au Grand Palais ». Après un premier effet de sidération, je me suis demandé comment Monet avait-il pu dans l’immédiateté du deuil qui le frappait, saisir une fois encore picturalement, celle qui partageait sa vie et qui tant de fois avait été son modèle ? Etait-ce la seule réponse possible pour lui conférer l’éternité ?
Il est dit que dès le lendemain Monet « se reproche d’avoir agi en artiste, se laissant séduire par le jeu de la lumière et des couleurs, d’avoir traité ce cadavre cher en objet neutre ». Pourtant, je ne vois nulle neutralité dans le tourbillon de lignes qui enlacent et voilent ce visage, de même à quoi associer les couleurs ici jetées si ce n’est à la tristesse, voire à la mélancolie ?
Camille nous apparait dans une certaine brume, telle une image onirique. Ses traits ne sont pas nets : entre elle et nous, un réseau de traces, de filaments pastels floutant l’image. Quel est cet ailleurs ici figuré, sans limites ni contours distincts, tel une enveloppe diffuse ? Je pense à Ophélie mais je peux aussi y voir de l’origine, de la chrysalide, de l’intra-utérin. ..
Il est certaines toiles où ciel et mer se confondent suscitant une douce et profonde émotion en nous. Se pose là la question de l’entre- deux qui se déploie entre union et séparation, Sibony (L’Entre-deux , l’origine en partage , éditions du Seuil mars 1991), nous dit : « S’il y a un entre-deux où se joue la vérité… c’est entre vie et mort ; entre être et disparaitre… tout entre-deux décisif évoque celui là, quand deux termes sont distincts mais très accrochés l’un à l’autre, inclus l’un dans l’autre et pourtant différents. » Il me semble que ce tableau nous parle d’avantage de l’entre-deux entre Monet et Camille qui peut aussi se décliner en entre-deux entre vivant et morte. N’y a-t-il pas particulièrement, face à la perte de l’être cher, risque de fusion/confusion ? La création ne serait alors que tentative désespérée pour sortir de l’emprise, s’arracher à une peau commune, s’affirmer unique, seul, et ici surtout vivant !
Parallèlement, lorsqu’Anzieu (Didier Anzieu : une peau pour les pensées. Apsygée 1991) décrit les étapes de la création, il cite de M’Uzan et reprend le terme de « saisissement intérieur » pour évoquer la première phase à l’origine de toute œuvre. Anzieu précise : « les créations profondes viennent du froid… Dans ce saisissement, en fait, on se dessaisit de soi, de ses sentiments, de ses pensées habituelles, de sa fantaisie intérieure consciente ; on est saisi par un état dont on ne sait pas s’il est à soi ou à quelqu’un d’autre, par un état dont on ne sait pas encore ce qu’il est… on s’aventure aux marges… une telle expérience, je crois qu’on peut le dire, correspond à un bref moment psychotique. »
Si, je dis que pour créer il faut mourir (en tous cas accepter la disparition ponctuelle du sujet) nous sommes confrontés, en jouxtant mes deux pistes de réflexion, à un vertigineux paradoxe : peindre la femme aimée pour s’en dissocier, et pour ce faire, accepter de passer par l’état de non-être et se confondre avec elle !
Nous sommes vraiment dans ce passage, très loin de l’artiste peignant un cadavre en objet neutre comme se le reprochait Monet !
Mais, dernier point, si Monet prend le risque de se dessaisir, de mourir en créant cette œuvre, qui comme toute œuvre est production d’un impensé, Camille de sa place de modèle n’est-elle pas absolument vivante pour accompagner ce processus créateur et celui qui s’y risque ? N’a-t-elle pas été convoquée pour assumer cette présence discrète et encourageante indispensable à l’artiste pour oser se risquer en terre de création ?
Et encore, ne symbolise-t-elle pas ainsi ce vers quoi nous tendons lorsqu’il nous est offert d’accompagner des sujets en art-thérapie à savoir proposer une enveloppe, une présence suffisamment absente pour permettre la solitude indispensable à la création, présence qui saura s’estomper et disparaitre au fil du temps soit, mourir lorsque le sujet accompagné aura gagné la liberté de faire œuvre de sa vie.
Joëlle Cornelisse-Saigre



