DES PASSANTS
Les thérapeutes accompagnent leurs patients, disent-ils… Ils les aident à quitter, à laisser, à aller vers, à passer…. Le passage serait-il donc si dangereux qu’il nécessite une conduite accompagnée ? Nous parlons de l’instant d’un entre-deux déstabilisant, d’un déplacement, et ce mouvement est souvent craint. Des mémoires fortes liées à notre arrivée au monde nous rendent prudents quant aux changements. Nous avons tous failli mourir au moins une fois et nous nous savons mortels, fragiles psychiquement et physiquement.
Le couloir qui mène d’un lieu à un autre est souvent sombre, tout comme l’escalier qui descend dans la cave ancienne. Le passage en sera plus aisé en bonne compagnie, et les patients-passants le savent. Ces pas-sans se croient sans passage, dans une impasse. Ils hurlent en silence et face à leurs murs « Monsieur mon passé, laissez-moi passer ! »*, mais ne voient aucune ouverture.
Alors ils cherchent un passeur capable de les accompagner au-delà de leurs limites du moment. Avec lui, ils vont cheminer vers le solstice d’hiver, symbole de la profondeur du travail thérapeutique. Les passants vont descendre, s’enfoncer vers l’inconnu en soi, le sentir suffisamment bon et fiable, et remonter en s’élevant confiants vers le solstice d’été... Et recommencer ce passage, encore et encore, ensemble.
Passagers, ils vont pouvoir respirer le souffle fort qui s’engouffre dans chaque col étroit et risque d’emporter les voyageurs dans une spirale vertigineuse. Si celle-ci est ascendante ils seront invités à s’enraciner, descendante ils seront appelés aux relevailles. Ils passeront des saisons d’ombres aux saisons de lumière, basculant, se retournant, franchissant des seuils.
Passeur et passant se tiennent solidement par la main, pieds sur terre et regards vers un devenir. Car le passeur est là, engagé, symbole de tout ce qui est disponible. Il a confiance, qui est la version laïque de la foi ; grâce à elle, les passants vont pouvoir se créer passeurs à leur tour, au rythme intangible des saisons du vivant. C’est leur liberté.
Nicole Derda
* En référence à la chanson Monsieur mon passé, composée par Léo ferré en 1955.
* Œuvre d’Anthony Mc Call photographiée, You and I, 2007. © DR.



