Yves Lefebvre
L’art-thérapie dans tous les sens
L’intérêt de l’art-thérapie, c’est le trait d’union entre l’art et la thérapie, comme l’a bien montré Henri Saigre dans son livre Deviens qui tu seras, essai sur l’art-thérapie, publié chez L’Harmatan. C’est en effet en partant de ce trait d’union imprononçable que la créativité peut révéler son pouvoir guérisseur.
Un praticien en psychothérapie relationnelle, c’est-à-dire un thérapeute qui utilise la relation comme axe de sa pratique, ou bien un psychanalyste, entend surtout le mot thérapie. Cependant, il peut à l’occasion utiliser un ou plusieurs médias artistiques adaptés à son patient, s’il a appris à s’en servir. Mais sans une solide formation spécifique ou bien beaucoup d’expérience, il ira difficilement dans ce lieu très particulier du trait d’union. De même l’artiste qui ne serait pas en outre praticien en psychothérapie relationnelle ou psychanalyste, entendra mieux le mot art, mais lui aussi, malgré une formation à la thérapie ou à la psychopathologie souvent assez brève ou de type universitaire, ne pourra pas entrer dans le mystère du trait d’union, ce presque rien d’où surgit en même temps l’art et la thérapie, qui suppose d’avoir déconstruit du connu pour laisser surgir l’inattendu.
Les formations et les pratiques qui utilisent le nom d’art-thérapie ne recouvrent donc pas du tout la même chose. C’est une difficulté, et souvent un non-dit, pour les employeurs, les usagers, les art-thérapeutes eux-mêmes, les écoles et universités qui dispensent des formations très différentes sous le même dénominateur d’art-thérapie.
On peut en effet former des artistes professionnels ou amateurs intéressés par l’art, pour qu’ils acquièrent la capacité à mettre quelque chose de leur pratique au service de personnes en difficulté physique ou psychique, dans des ateliers occupationnels. Ils pourront stimuler les participants pour les inciter à produire quelque chose, ou bien laisser libre court à la liberté de chacun dans une discipline artistique devenue technique d’expression, ce qui fera évidemment du bien. Mais il s’agit en fait d’animation. Laquelle apparaît bien sûr tout à fait utile et honorable, mais ne recouvre pas du tout ce que nous appelons « art-thérapie ».
On peut aussi apprendre aux personnes en difficulté à mieux peindre ou dessiner ou danser ou chanter etc., valorisant ainsi le patient qui progresse, stimulant ses facultés de développement personnel. Les art-thérapeutes qui pratiquent dans cet objectif sont en fait des formateurs, qui ont bien entendu eux aussi toute leur place et leur valeur, mais il ne s’agit toujours pas, de notre point de vue, d’art-thérapie.
On peut y ajouter un zeste de comportementalisme en croyant qu’il s’agit de psychothérapie. Par exemple, si quelqu’un présente un dessin tout gris, le praticien lui proposera d’y mettre de la couleur et, si le patient obéissant fait ce qu’on lui demande, ce patricien sera content. Il aura au moins contenu sa propre angoisse ou bien nourri son besoin de pouvoir, mais il n’aura renforcé que le surmoi du patient ou sa persona, son apparence sociale, sans rien toucher de sa problématique. Au pire, il aura aidé son patient à construire un faux-self ou à refouler ce qu’il avait besoin d’exprimer par l’expression de la couleur grise, au mieux il ne se sera rien passé ailleurs que dans l’illusion. Ce ne sera ni de l’art ni de la thérapie et encore moins le trait d’union entre les deux.
Il est long et difficile, le véritable chemin de l’art-thérapie qui dénoue les résistances, laisse se vider le mal-être sans vouloir l’escamoter trop vite mais en lui permettant de construire un contenant de sens pour qu’il n’envahisse plus le moi, traverse le passage obligé du rien dépressif ou chaotique, pour y rencontrer finalement ce trait d’union mystérieux d’où peut surgir la créativité, la puissance autoguérisseuse qui produit du vivant joyeux..
N.B. : Le « psychothérapeute » ayant été réduit par décret à un psychopathologue concurrent des psychologues cliniciens, nous n’utilisons plus ce mot vidé de son ancien contenu



