L’homme ça crée
La naissance plonge le nouveau-né dans un bain de sensations inconnues et incohérentes qu’il perçoit de façon transmodale, en termes d’intensité, de rythmes, de formes, de mouvement ; ce que Daniel Stern appelle les affects de vitalité. Rapidement, grâce à des aptitudes innées, le nourrisson repère des invariants perceptifs, caractéristiques de lui-même et de l’environnement ; et en quelques semaines il acquiert une représentation de soi et des autres distincts. C’est particulièrement dans l’état d’inactivité alerte que le bébé, calme, disponible à l’environnement, curieux et avide de stimulations sensorielles, exploite ses facultés à découvrir les invariants qui lui font pressentir une organisation du monde ; et, ce faisant, se crée, en même temps qu’il crée son petit monde.
Longtemps après, et quelques fonctions cognitives en plus, le sage médite. Immobile, dans un état d’éveil alerte, d’inactivité active. Lui aussi identifie des invariants, comme une permanence en lui-même agité, et dans le monde tout en mouvement. Laissant filer les nuages qui masquent l’immensité du ciel, il embrasse l’infini et conçoit l’intuition d’une organisation globale. A un autre niveau de conscience, il ne fait rien d’autre, à vrai dire, qu’utiliser les mêmes capacités innées que le bébé qui crée son monde, ou que l’enfant qui se réjouit de trouver une figure cachée dans un dessin, une forme dans l’informe.
Toujours à l’œuvre, la fonction créatrice en l’homme ne cesse de l’actualiser dans son environnement : de monde en monde, l’homme se crée, encore et toujours. Telle est sa nature : dans la permanence de l’impermanence, organiser le désordre. Trouver des liens pour s’affranchir de l’impossible insensé. Pour le plaisir éprouvé, pour se rassurer, pour survivre.
Pierre Vacarisas



