L’INTUITION ET LA PENSEE
Le mot pensée est issu du bas latin pensare qui voulait d’abord dire peser, avant de prendre le sens de réfléchir.
Le motintuition, par contre, vient du latin scolastiqueintueri qui désigne l’action de contemplerou de regarder avec beaucoup d’attention.
Il s’agit déjà de deux attitudes différentes devant un objet à connaitre : le comprendre en prenant la mesure de sa matérialité (son poids) et en saisissant son reflet dans notre monde - ou, par « une espèce de sympathie intellectuelle » se laisser « transporter à l’intérieur pour coïncider avec ce qu’il a d’unique » (Bergson). En d’autres termes se laisser fasciner, absorber par lui.
Dans le monde de la psychothérapie (toutes écoles confondues), il existe un clan d’intuitionnistes fervents qui parlent de communication d’inconscient à inconscient et qui, de part leur sensibilité médiumnique, parviennent (à ce qu’ils disent) à sentir, à comprendre et à pénétrer l’âme et le destin de leurs patients. Ils sont béats d’admiration devant les miracles de l’Inconscient, qui opèrerait comme une sorte de Saint Esprit laïc et vous racontent, par exemple, que, lors d’une séance, où d’ailleurs, le patient semblait tourner en rond, l’image parfaitement incongrue d’un papillon bleu s’est mise à leur tarauder l’esprit. En désespoir de cause, ils en informent leur patient, qui s’effondre en larmes, ravagé par l’émotion : il s’avère que ce papillon bleu, oublié dans les pliures du temps, a effectivement une importance colossale et est rapidement restaurateur de sens dans la vie du patient.
Il y a également, dans ce même monde, des troupes de raisonneurs raisonnants intégristes, qui construisent avec application des architectures très complexes, élégantes comme des toiles d’araignée, autour des cas qu’ils nous présentent et qui parviennent à coup de déductions, de diagnostics et d’interprétations (de logique pure et dure), à nous décrire toute une saga familiale en remontant jusqu’à trois générations en arrière, à dévoiler des secrets de famille dont personne n’a jamais entendu parler, à décrire avec précision le cheminement de la névrose à travers le temps, rien qu’avec les symptômes, les rêves et quelques vagues allégations de leur patient.
Ces deux groupes se méprisent à tel point qu’ils ne prennent jamais la peine de lire les livres ou de consulter les références de l’autre bord : ils s’ignorent l’un l’autre avec une obstination sans faille. Ils ont pourtant assez souvent l’un et l’autre de jolis succès éditoriaux : les lecteurs aiment les contes de fées. Ce qui ne veut pas dire que les contes de fées sont pure extravagance. C’est seulement que rien ne prouve que ce qui a été découvert soit la vérité.
Les psychothérapeutes dégagent des possibles, tout au plus quelques probables, mais ils ne peuvent jamais être certains de la justesse de leur intuition, ni de la pertinence de leur pensée : rien ne leur permet d’être sûrs qu’ils ne délirent pas. Ni l’adhésion du patient (qui, de toute façon considère à-priori que son thérapeute est plus intelligent que lui et le connait mieux que lui-même). Ni sa guérison .On ne sait pas trop bien, à vrai dire pourquoi un client guérit. Il est donc possible que le patient ne soit pas trop affecté par le délire du thérapeute à son propos, qu’il le contourne, que ce soit pour lui une source d’inspiration qui lui permettrait un cheminement parallèle.
Mais c’est sans doute très mauvais pour l’équilibre mental du thérapeute de naviguer sans contrôle ni prudence dans son propre délire. Pour éviter de devenir avec le temps franchement bizarres, nous avons une double boussole : l’intuition ET la pensée, la pensée ET l’intuition. L’intuition est, parait-il, un héritage des temps où nous étions nomades et chasseurs et où notre survie dépendait de notre capacité à devancer le gibier (et à l’occasion, l’ennemi). C’est une lecture rapide, synthétique, qui s’appuie sur la sensibilité poétique qu’engendre la sympathie et qui est liée au danger. Elle nous permet de distinguer dans nos pensées, nos analyses, nos déductions, ce qui « ne colle pas », qui est abusivement intellectuel, tiré par les cheveux et aussi tout ce qui peut être un irrespect du patient. La pensée, dit-on, fut inventé à l’époque, où nous sommes devenus cultivateurs et sédentaires et où le temps qui n’était qu’éternel présent et éternel retour s’est organisé en séquences évolutives. Elle exige que nous sortions de la croyance que ce papillon est tombé du ciel et que nous (re)déroulions le fil de nos pensées et de nos émotions juste avant son apparition, pour comprendre comment nous avons capté cette image. Elle exige que soit formulée, analysée, mise en lumière la logique de l’irrationnel.
Cette organisation dialectique et complexe de la pensée et de l’intuition fait partie des choses, dont nous sommes très fiers et que nous transmettons obstinément : chaque aspirant thérapeute doit obligatoirement s’y confronter à travers son mémoire.
Danièle Dezard



