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Historique : Documentation

Le travail du chapeau

Quand elle crée, elle découvre l’inconnu et elle l’offre aux autres. Si le monde est rempli de personnes la voyant comme elle a été regardée enfant, alors il est plein de « papa – maman » qui ne la voient pas vraiment, ne la comprennent pas, vont lui faire des reproches, peut-être la punir. Pire encore, ils ne vont même pas regarder ce qu’elle crée car ils s’en moquent, ils ont mieux à faire ailleurs et ne la trouvent pas spécialement intéressante.

Quelle souffrance si son monde d’aujourd’hui est rempli de ces fantômes du passé ! Si elle pense que les vivants ont les mêmes traits de personnalité que les adultes de son enfance, alors je l’imagine qui passe sa vie avec un chapeau sur la tête… Un chapeau d’où pendent leurs petites photos d’identité accrochées à des ficelles : une devant chaque œil. Ces photos sont pile devant ses yeux, elle les voit constamment entre elle et le monde…Où qu’elle regarde, ce sont ces adultes-là qu’elle voit. En fait, elle ne peut voir qu’eux et tente de voir le monde à travers eux. Comme elle les aime !

Et pas question de retirer son chapeau ! Ah non alors ! Elle pourrait s’apercevoir que le monde est autre, qu’elle a grandi, que les regards et les oreilles autour d’elle ne sont pas si inquiétants, encore moins menaçants, qu’ils sont même peut-être curieux, intéressés voire bienveillants (si, si ! )…

Tout cela est très risqué. Elle qui attend toujours que « les grandes personnes » la reconnaissent pour ce qu’elle voudrait paraître, c’est à dire géniale et extraordinaire, ce qu’elle va  montrer là est forcément trop simple, trop banal… Le monde va inévitablement découvrir ce qu’elle se cache – cache : ce sera juste un peu d’elle-même, de là où elle en est, faite de fragilités, de doutes, d’ inquiétudes… et çà, pas question.

Alors elle dit à la ronde et surtout elle se dit qu’elle est totalement incapable de créer,  et elle envie « l’autre », « l’artiste », « celui qui l’a, lui, le truc qui fait qu’il peut » . Et puis surtout, après quelques secondes de contentement éventuel, elle s’empresse de dire que ce qu’elle vient de créer est nul, ne mérite pas d’être offert au monde, et elle le disqualifie ou le démolit…

Et revoilà les photos du chapeau à l’œuvre, mais orientées coté intérieur. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, elle se donne sans retenue ce cher regard assassin, comme çà c’est fait ! Ce qui est mort n’a plus peur d’être tué. Bien joué, elle va pouvoir continuer à pratiquer ses sports favoris : la répétition et le sabordage, dans le respect de leurs vieilles règles établies. En attendant, elle se lamente. Ah ! Cette douce habitude de se plaindre… « Ils » l’ont empêchée de…, « Ils » ne l’ont pas encouragée à… » « Ils » ne l’ont jamais reconnue capable de… , « Ils… »

Que d’énergie créative pour continuer à faire fonctionner cette croyance au-delà de la période prescrite ! Que d’imagination ! La scénariste travaille ses rôles jour et nuit. Et la mauvaise pièce continue de se jouer, avec de moins en moins de spectateurs, de plus en plus de désolation… Ce théâtre fermera t’il un jour ses grilles pour faire place à  un lieu d’expression vraie, libre et puissante ?

                                                                                                                     Nicole Derda